Phonétique sur R

Dans le cours de Traitement de l'oral pour le TAL, nous avons étudié le corpus oral des locuteurs Christophe Hondelatte et Simon Tivolle tiré d'une émission radio sur France Inter afin de tester le logiciel libre de statistiques R. Les données obtenues sur les deux locuteurs proviennent des enregistrements effectués sur le logiciel libre de phonétique PRAAT.

La phonétique est la branche de l'étude des sons qui étudie la parole et donc l'individu, elle s'oppose à la phonologie qui étudie les systèmes d'opposition fonctionnels de la langue. Comme la linguistique étudie la langue et non pas la parole, généralement quand on étudie la parole c'est pour déduire des caractéristiques générales du fonctionnement de la langue humaine. Or pour étudier la parole en soi il faudrait avoir une théorie et une déontologie sur l'être parce que personne ne nous a appris quel est le point commun entre la langue et la parole, ni comment concevoir la parole de l'individu, tout ce que l'on sait c'est que la langue renvoi à la norme, que la norme ne renvoi jamais à la réalité, et que la linguistique s'oppose à l'étude de la norme mais refuse l'étude de l'individu qui lui n'est pas un stéréotype. Et donc on n'a pas de théorie sur l'être humain, on n'a que des théories sur les pratiques courantes en langue.

Donc le retour de la phonétique en linguistique peut ouvrir des nouvelles perspectives pour l'étude de l'être humain (et en particulier pour les orthophonistes) ainsi que pour l'étude des usages courants en langue (et en particulier pour les sociolinguistes). De plus je pense que des logiciels comme PRAAT et R peuvent aussi servir à étudier le langage animal, comme par exemple la communication chez les oiseaux qui est un sujet très étudié aussi bien par les amateurs que par les universitaires puisque on peut avoir des courbes du spectre sonore et avoir des graphiques qui expliquent les données. Cependant la phonologie, l'étude des phonèmes, n'est pas négligée en phonétique, et le rapport entre le son et le sens reste à être construit en ce qui concerne la catégorisation des sons du langage animal.

Finalement en ce qui concerne les apports pour la phonologie, étant donné que toutes nos données sur le fonctionnement phonologique de la langue française proviennent de la description du fonctionnement de la langue anglaise, je pense que la phonétique peut permettre aux phonologues de la langue française et des autres langues du monde de créer un SPE (Sound Pattern of English) par langue, pourquoi pas?

Le but de cette étude est d'analyser les différences générales et les différences précises du corpus pour les locuteurs Hondelatte et Tivolle. Les voyelles* étudiées sont les suivantes:

Voyelles d'avantVoyelles centralesVoyelles d'arrière
/i/il[il]/x/ce[sx]/u/nous[nu]
/y/du[dy]/a/la[la]/o/tôt[to]
/e/et[e]---/c/vote[vct]
/E/elle[El]------
/@/ceux[s@]------

*On n'a pas utilisé l'API mais l'alphabet SAMPA.

I- Différences générales au niveau des valeurs moyennes de la durée, de l'éloignement des phonèmes par rapport au centre et des formants. Programme differences-generales.R

#Moyenne des moyennes
dureegen
[1] 61.62104
> dglobgen
[1] 308.2785
> daiugen
[1] 308.8203
-
-
-
> f1gen
[1] 444.224
> f2gen
[1] 1540.648
> f3gen
[1] 2468.677
> f4gen
[1] NA
> f0gen
[1] 124.4908
#Pourcentages
> centdglob
[1] 10.9287
> centdaiu
[1] 8.00698
>centmoyf3
[1] -5.263313
-
-
-
> centmoyf1
[1] -2.438991
> centmoyf2
[1] -0.2544228
> centmoyf3
[1] -5.263313
> centmoyf4
[1] NA
> centmoyf0
[1] 8.204691
#Differences
> duree
[1] 1.975419
> distglob
[1] 33.69083
> distaiu
[1] 24.72718
-
-
-
> f1
[1] -10.83458
> f2
[1] -3.919759
> f3
[1] -129.9342
> f4
[1] NA
> f0
[1] 10.21408

D'après nos données, on voit que la durée moyenne des phonèmes est à peu près la même pour Hondelatte et Tivolle, c'est à dire environ 61,62ms, même si pour certains phonèmes elle a tendance à être plus longue chez Hondelatte que chez Tivolle. L'éloignement des phonèmes par rapport au centre du triangle vocalique est supérieur de 11 % pour Hondelatte, et a tendance à dépasser celui de Tivolle et celui par rapport au trois voyelles cardinales [iau] est supérieur de 8% pour Hondelatte. Finalement en ce qui concerne les formants, on remarque que ce qui distingue le plus les deux locuteurs c'est le F3 qui correspond à un maxima d'énergie du spectre sonore en relation avec l'étirement des lèvres. Les valeurs moyennes pour les formants sont légèrement inférieures pour Hondelatte que pour Tivolle et celle du F3 est inférieure de 5,26% pour Hondelatte mais malgré cela il y a plus de valeurs élevées pour Hondelatte que pour Tivolle.

II- Différences générales et particulières au niveau du triangle vocalique i u a. Programme iua-colors-nb.R

Soit f(x) = ax+b

/i/ Tivollex10001500
a = 0.01155
b = 331.57656
f(x)343.12656348.90156
/i/ Hondelattex10001500
a = -0.030213
b = 393.139846
f(x)362.926846347.820346
f1~f2 pour le /i/ de Tivolle
x1000-1500
f(x)343.12656348.90156
f1~f2 pour le /i/ de Hondelatte
x1000-1500
f(x)362.926846347.820346

Dans le triangle vocalique, le phonème /i/ dans l'intervalle [1000; 1500] est représenté par une droite croissante pour Tivolle et décroissante pour Hondelatte. Ces droites se recoupent pour ft(x) = fh(x) 0,01155x + 331.57656 = -0.030213x + 393.139846 0,01155x + 0.030213x – 61.563286 = 0 0.041763x = 61.563286 x = 1474.11072 environ. D'après le premier triangle vocalique, le /i/ qui est une voyelle d'avant fermée, est moins avant et moins fermé pour Tivolle que pour Hondelatte.

/u/ Tivollex10001500
a = 0.08409
b = 346.14389
f(x)430.23389472.27889
/u/ Hondelattex10001500
a = 0.10660
b = 293.82958
f(x)400.42958453.72958
f1~f2 pour le /u/ de Tivolle
x1000-1500
f(x)430.23389472.27889
f1~f2 pour le /u/ de Hondelatte
x1000-1500
f(x)400.42958453.72958

Pour l'intervalle [1000;1500] du triangle vocalique, la droite du /u/ est croissante aussi bien pour Hondelatte que pour Tivolle, mais dans cet intervalle, celle de Tivolle a des valeurs plus élevées que celle de Hondelatte. Au niveau du graphique, cela signifie que le /u/ de Tivolle est légèrement plus ouvert que le /u/ de Hondelatte car le F1 dans le triangle vocalique et dans l'intitulé des colonnes correspond à des degrés d'ouverture de la bouche, le /u/ étant une voyelle fermée. Et on voit aussi dans le graphique, que le /u/ de Tivolle qui est en jaune clair est moins postérieur que celui de Hondelatte, le /u/ étant une voyelle d'arrière.

/a/ Tivollex10001500
a = -0.289754
b = 979.253118
f(x)689.499118544.622118
/a/ Hondelattex10001500
a = -0.223989
b = 885.155725
f(x)661.166725549.172225
f1~f2 pour le /a/ de Tivolle
x1000-1500
f(x)689.499118544.622118
f1~f2 pour le /a/ de Hondelatte
x1000-1500
f(x)661.166725549.172225

Sur [1000;1500], la droite du /a/ est décroissante aussi bien pour Hondelatte que pour Tivolle. De plus le /a/ est légèrement plus centré pour Tivolle que pour Hondelatte. Et Hondelatte a des /a/ plus variables au niveau des formants F1 et F2.

Donc le triangle vocalique de Tivolle est plus petit que celui de Hondelatte. .

III- Différences particulières pour /i/ et /u/. Programme iu-formants.R

On remarque que la fréquence fondamentale est à peu près la même pour les deux locuteurs et que celle de Tivolle (bleu clair et jaune) est légèrement supérieure à celle de Hondelatte (bleu foncé et orange) pour le /i/ et le /u. On supposera pour cette explication que la densité fait référence au paramètre étudié et que la fréquence fait référence au point d'articulation avant ou arrière. Le F1 qui représente l'ouverture de la bouche, nous renseigne que Tivolle ouvre légèrement plus la bouche que Hondelatte pour les deux voyelles, que le phonème /i/ est prononcé de façon plus ouverte que le phonème /u/ pour les deux locuteurs, et que le point d'articulation est bien en avant pour les deux locuteurs. Le F2 qui signifie l'avancement de la langue peut-être par rapport au retrait, nous apprend que Tivolle avance plus la langue que Hondelatte, que le phonème /i/ se prononce avec la masse de la langue plus en avant que le /u/, et que le point d'articulation du /u/ est plus en avant que celui du /i/ de plus le fait que les fréquences soient plus basses pour le /i/ que pour le /u/ peut signifier aussi que le /i/ est un phonème plus aiguë que le /u/ pour les deux locuteurs. Finalement le F3 qui est associé à l'étirement des lèvres d'après l'intitulé des colonnes nous dit que Hondelatte et Tivolle étirent les lèvres de la même façon pour le /u/ mais pas pour le /i/, que Tivolle étire plus ses lèvres pour le /i/ que Hondelatte, et que cet étirement se fait plus en avant pour le /u/ que pour le /i/.

On en conclut que Tivolle qui fait plus d'effort musculaire pour parler que Hondelatte utilise des variations mélodiques moins marquées que Hondelatte dans ce discours oral.

IV- Différences particulières pour /i/ et /u/ en ce qui concerne le F2 et le F3. Programme f2f3-xylowess.R
Ce qui distingue le plus le /i/ du /u/ dans ce corpus est la relation entre le F2 qui représente l'avancement (ici, il s'agit peut-être de l'avancement horizontal) de la langue et le F3 qui s'interprète par la longueur des lèvres. On remarque que pour ces deux facteurs le /u/ et le /i/ sont opposés, le /u/ se prononçant avec la langue moins étirée que le /i/, et le /i/ se prononçant avec les lèvres plus étirées que le /u/.
En ce qui concerne Hondelatte par rapport à Tivolle, on voit que les points de Hondelatte occupent plus d'espace que ceux de Tivolle, que la courbe de F2 versus F3 pour le /u/ est ascendante pour Hondelatte et descendante pour Tivolle parce que le /u/ de Hondelatte est plus varié que celui de Tivolle parce que le triangle vocalique de Tivolle est plus restreint que celui de Hondelatte sur ce corpus, et que la pente de la courbe du /i/ de Hondelatte est plus montante que celle de Tivolle pour les mêmes raisons.

En conclusion, le rapport entre la réalisation des formants et l'articulation des phonèmes n'est pas très clair, car quand on prend les formants séparément, on dirait que Tivolle ouvre plus la bouche, avance plus la langue et étire plus les lèvres que Hondelatte, mais quand on les multiplie, on voit que ce sont les phonèmes de Hondelatte qui varient le plus en qualité et que le triangle vocalique de Hondelatte admet plus de variation, est plus grand que celui de Tivolle. D'où la variation interindividuelle de la prononciation des phonèmes ne dépend pas de l'effort qu'on fait pour les prononcer, et même dépend de façon inversée: moins on fait d'effort pour bien prononcer un mot et plus les réalisations des phonèmes ont un côté personnel. Peut-être que cela est dû au fait que Hondelatte est moins tendu quand il parle que Tivolle, et que son discours est légèrement moins surveillé.

Et si on écoute les fichiers .wav, on se rend compte que la raison n'est pas le degré de surveillance du langage, mais le fait que Hondelatte tient un discours avec beaucoup de parenthèses, de virgules, il s'agit d'un discours informatif qui interpelle le public "vous savez que" sur un sujet compliqué, l'économie, et que Tivolle tient un discours sur un sujet beaucoup plus abordable que Hondelatte, il ne s'agit pas de la banque mais de la rubrique des décès, il parle de façon sérieuse pour rendre hommage à un peintre qui est mort, et donc il évite d'attirer l'attention sur lui, d'où ses phrases sont plus posées, son "tout le monde connaît", ne se réfère pas à son point de vue sur le sujet et ne requiert pas l'adhésion du public à une cause, mais se réfère au lègue matériel du peintre à la société, à l'histoire des faits et pas à l'historique des opinions.

V- Différences particulières pour le /i/ en fonction du lieu d'articulation de la consonne précédente. Programme syll-i.R

D'après l'arbre de classification, les /i/ de Hondelatte sont plus éloignés du centre du triangle vocalique lorsqu'ils sont précédés par une consonne de type 6 ayant une durée supérieure à 40ms. Et les /i/ de Tivolle sont plus proches du centre du triangle vocalique lorsque la consonne précédente est soit de type 12 soit de type 13 = uvulaire, il s'agit des consonnes "q", "g" et "r". Mais je ne saurai en dire plus car je ne comprends pas l'arbre de classification.

Conclusion

Parce que Tivolle évoque un sujet sérieux et d'intérêt général, son triangle vocalique est plus petit que celui de Hondelatte qui cherche à gagner l'attention des locuteurs. Et donc ses voyelles sont plus courtes, il sourit moins et articule plus, ce qui fait que ses formants subissent moins de déformation dans l'appareil vocal. Alors que Hondelatte évoque un sujet d'actualité trivial et essaye de capturer l'attention de ceux qui écoutent la radio, en rendant son sujet plus intéressant, grâce à plus de variation dans les voyelles, un temps de parole plus saccadé en rapport avec la division thème, rhème, donc lent à l'arrivée mais pas à l'oreille, de la bonne humeur même si on ne la voit pas, ce qui explique pourquoi ses lèvres sont légèrement plus étirées d'après les formants, et une réflexion plus dans le but acoustique que dans la tension musculaire. Et finalement les deux locuteurs se ressemblent beaucoup sur tous les points en ce qui concerne l'organisation du triangle vocalique puisque celui de Tivolle est inclus dans celui de Hondelatte.