ANALYSE DES NEOGRAPHIES A PARTIR D'UN EXTRAIT DE TCHAT ANNOTE.

Del Socorro Françoise, 2005

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PLAN

 

 

INTRODUCTION......................................................................................p.2

I- La perspective graphématique de Jacques Anis dans l'ouvrage Internet, Communication et Langue Française..........................................................p.2 à 4

a- Résumé du chapitre "Des Didascalies sur internet"

b- Résumé du chapitre "Chats et usages graphiques"

II-La perspective des antinéographes..........................................................p.5 à 6

a- Résumé d'un publipostage de Nicole Marty

b- Aspects langagiers des antinéographes sur internet

III- La perspective phonématique de Aurélia Dejond dans l'ouvrage "La cyberl@ngue française"..............................................................................p.7 à 9

a- Résumé du chapitre "Révolution ou évolution?"

b- Résumé du chapitre "L'apogée de la phonétique"

IV- Analyse des néographies à partir d'un extrait de tchat annoté.............p.9 à 13

a- Les topogrammes et l'arbitraire du signe

b- Les changements phonographiques et morphographiques que subit la langue française

CONCLUSION..........................................................................................p.13

BIBLIOGRAPHIE.....................................................................................p.14

 

Annexes Traités

 

 

A- L'écriture des antinéographes sur internet commentée............................p.1 à 5

a.1- Le site web

a.2- Le premier message du site: " Création de bannière pour le comité"

a.3- Les réponses au message: " Création de bannière pour le comité"

B- Un extrait de chat de IRC annoté sur MySQL....................................p.6 à p.10

b.1- Tableaux avec les néographies

b.2- Décompte des fréquences

C- Le corpus.............................................................................................p.10 à 13

Introduction

 

 

On pourrait considérer que le cyberlangage n'a prit forme qu'à partir du moment où l'usage massif d'unions arbitraires entre signifiés et des signifiants a échappé au contrôle de la masse parlante qui s'est soumise à leurs usages. En effet si la langue précède à l'individu, en tant qu'héritage social, la question de son origine ne se pose pas. Si lors du choix du référent le sigle MDR a été calqué sur LOL, ce n'est pas ce choix personnel qui a propulsé l'hapax créé au rang de mot du discours, ce signe aurait très bien pu échapper à l'histoire comme tant de créations littéraires, mais c'est son usage massif dans le temps. Ce n'est qu'à partir du moment où ce sigle est devenu autorité dans la langue des internautes, sur les chats et les autres supports électroniques qu'il est rentré dans leur langue et qu'il a commencé à exister. Ainsi une fois le nouvel utilisateur informé de ces conventions de langage, lui qui n'a pas voté pour les utiliser, les apprend pour mieux comprendre et accueillir ses pairs, qui au départ lui semblaient hors de propos et incompréhensibles, tôt ou tard fini par les utiliser inconsciemment afin de s'assurer que ses discours seront bien interprétés et que ses mots auront la valeur du temps.

Nous commencerons par définir les propriétés graphiques de l'écriture électronique en résumant deux chapitre du livre "Internet communication et langue française" de Anis J, puis nous nous intéresserons au rapport entre les dires des antinéographes et leurs pratiques, puis pour mieux appréhender l'étendue du phénomène cyberlinguistique, nous résumerons deux chapitre du livre "La cyberl@ngue française" de Déjond A, et enfin nous analyserons un extrait de chat annoté avec MySQL.

 

 

 

I- La perspective graphématique de Jacques Anis dans l'ouvrage Internet, Communication et Langue Française

 

 

a) Anis J, 1999, Internet communication et langue française, Des didascalies sur l'internet?, p.14-29, Paris Hermes Science Publications

 

L'ouvrage Internet communication et langue française de Jacques Anis permet de nous intéresser aux énoncés écrits de la communication électronique par les usagers de la langue française.

Ce qui les caractérise sont la présence de didascalies surajoutées au texte qui indiquent tel au théâtre les conditions d'énonciation du dialogue. On parle alors de didascalies électroniques. Il y a des didascalies "métaénonciatives" traduisant les émotions, telle est la fonction le plus souvent du gras, des majuscules et des smileys intégrés au texte. Des didascalies "métasituationnelles" lorsque l'auteur précise le lieu ou le temps dans lequel se déroule l'action dont il parle. Des didascalies relatives à la "localisation sociale" comme les marques d'appartenance à un groupe. Des didascalies "métadiscursives" précisant les tours de parole et le statut de ces interventions comme le fait que ce soit une répétition par exemple. Et enfin des didascalies "métaconversationnelles" qui se rapportent au déroulement de l'interaction comme la désignation ou l'emphase de l'allocutaire. Quoique au théâtre les didascalies soient un texte de régie donnant des consignes pour la mise en scène des acteurs, sur internet elles permettent de mettre en place des routines chez les novices en ce qui concerne la Netiquette.

Rappelons que les didascalies externes ont une visibilité graphique qui se détache du texte dialogué alors que les didascalies internes sous-entendent en discours les conditions d'énonciation du dialogue. Au niveau de la forme les plus utilisés sur le web sont les didascalies externes codées typographiquement (smileys, étoiles, gras) alors que au théâtre celles-ci sont d'avantage rédigées en toutes lettres. Et elles peuvent porter proactivement ou rétroactivement sur un mot, un segment, une séquence, une phrase et moins souvent sur plusieurs répliques. Cette portée s'appelle le scope.

En conclusion, l'emprunt du terme "didascalie" au domaine littéraire du théâtre a été très bénéfique puisque cela nous a permis d'opposer leurs usages. Mais beaucoup de questions se posent encore en ce qui concerne la relecture des messages postés, et si les smileys ont pour but plûtot de faire figurer le visage de celui qui rédige ou de susciter certaines mimiques chez autrui?

 

b) Anis J, 1999, Internet communication et langue française, Chats et usages graphiques, p.71-90, Paris Hermes Science Publications

 

Les chats permettent aux utilisateurs d'accéder à une conversation en groupe écrite en direct, par l'intermédiaire de pseudonymes.

On s'intéresse aux pratiques grapho-textuelles sur quatre corpus: IRC, Multimania Chat, Virtual Places et le Deuxième Monde dont la participation s'élève respectivement à: 5,5 mots; 7 mots; 5 mots; 5 mots par message pour 58; 101; 28 et 24 usagers actifs ayant écrit plus d'un message.

En tant que tour de parole, on peut opposer l'écrit scripturo-conversationnel à l'écrit traditionnel, avec ses actes de langages directeurs ou ses interventions initiatives, accompagnées d'actes de langages subordonnés ou de ses interventions réactives. Et le rapprocher de l'oral conversationnel dont pourtant l'attribution des tours de paroles dépend d'autres facteurs que de la chronologie à l'écrit, ou des attraits iconiques (smileys, ponctuation).

On peut décrire les messages sous l'angle de la graphématique autonome, c'est à dire, en excluant les propriétés de l'oral puisque tel dans la bande dessinée, un smiley ou un signe de ponctuation peuvent constituer à eux seuls un message. Trois grandes catégories donnent de la cohérence à l'écrit: les unités purement distinctives (a, b, c, é, è, ê) constituent les alphagrammes, les unités correspondant aux morphèmes (3, +, , vs) s'appellent les logogrammes et celles englobant les signes de ponctuation, les espaces et les styles de police se nomment topogrammes.

Les smileys semblent dépendre des fonctions et des supports de l'écrit puisque ils sont rajoutés la plupart du temps en fin de message et peuvent moduler le sens de la séquence écrite. Ont également ce niveau fonctionnel, les sigles lol (laughing out loud) et mdr (mort de rire). Nous pouvons alors inclure ceux-ci dans les topogrammes.

Moins le message est long, moins il y a de ponctuation, et vers 5 mots moins des 50% des messages sont ponctués. La capitalisation est surtout utilisée pour la mise en relief ou pour écrire le pseudonyme du destinataire, mais est très peu utilisée en tant que norme graphique en début de phrase. Le point final est globalement oublié, seul les points d'exclamation, d'interrogation et à l'occasion la virgule sont très utilisés. La fonction émotive est représentée par la démultiplication du même signe de ponctuation et on peut supposer qu'il s'agit d'un topogramme unique, qui combiné atypiquement avec un autre topogramme, pourrait avoir une fonction idéographique.

Les smileys présentent un nombre important de variantes (lol, mdr, :p) et sont soumis au procédé de démultiplication pourtant contraire au principe d'iconicité (:o)), :o)))) car la bouche se veut représentée par une seule parenthèse. On ne trouve jamais de smiley à l'intérieur d'un message, à l'exception de lol et mdr. Ils se placent donc en fin de phrase, souvent précédés d'un point d'exclamation. Leur fonction est de "guider l'interprétation du message dans sa totalité et/ou colorer la relation entre les participants" p.85 Il y a alors prédominance des smileys souriants permettant de "faciliter l'établissement de relations amicales et de renforcer la cohésion du groupe" p.84.

Lorsque le scripteur s'écarte délibérément de la norme orthographique par des procédés tels que l'abréviation ou la simplification phonétisante sans que pour autant sa graphie puisse être considérée comme une faute d'orthographe, comme par exemple les fautes d'accord qui ne simplifient pas l'écrit: "m'a lourder", on appelle le terme ainsi créé de néographie.

On peut supposer que les néographies ont pour but, en fonction de leur usage, l'économie de temps et de gestes, l'amusement, l'affirmation du soi, la remise en cause de la norme orthographique, ou l'adhésion aux valeurs de la contre-société.

Néanmoins les néographies ne facilitent pas plus que l'orthographe la communication, puisque elles prennent du temps en perturbant la routine acquise, tout comme l'orthographe, elles restent liées à des normes sociales permettant de donner une identité culturelle au groupe, et attendent de l'utilisateur un savoir-faire sur les normes communicationnelles et linguistiques qu'elles présupposent.

II- La perspective des antinéographes

 

 

a) Marty N, 2001, enseignants.com Le magazine, http://www.enseignants.com/mag/article.asp?num_rbq=3&num_art=571

 

Nicole Marty veut confisquer les néographies aux élèves à la fin de l'école élémentaire et au collège parce que ceux-ci n'ont pas encore acquis l'orthographe traditionnelle, ne sont pas encore le produit d'une scolarité traditionnelle, tout comme les adolescents, et il leur pourrait venir à l'esprit d'utiliser ce dialecte apparenté aux codes secrets de l'enfance, et pouvant être appris avec joie et plaisir pour... provoquer "un retour à la variation orthographique comme on en a connu au cours des siècles passés." La prévention doit se faire de façon astucieuse. Il faut introduire en cours l'étude des textos en tant que modèles de créativité langagière, en leur donnant la dimension fausse d'exercices à but ludique, afin que les enfants, même ceux qui s'en servent pour dédramatiser l'orthographe, comprennent qu'on peut toujours s'entretenir à faire des sigles comme les Romains, des "mots-étranges" comme ceux de Lewis Carroll, ou des jeux typographiques comme Apollinaire mais qu'"Après ces brèves séances récréatives sur les manipulations graphiques, il sera urgent de se remettre à l'orthographe sérieuse, celle que recommande, pour une bonne communication dans l'espace francophone l'Académie française".

 

b) Xtouch et al, 2004-2005, Comité de lutte contre le langage sms et les fautes volontaires, le site web et le premier message du forum http://sms.informatiquefrance.com/

 

Le langage est une activité inconsciente d’après ce que l’on peut voir sur le site des antinéographes « Comité de lutte contre le langage sms et les fautes volontaires. » Ils éprouvent un tel plaisir à accuser les autres de ne pas avoir un langage compréhensible qu’ils ne se rendent même pas compte qu’ils ne sont pas capables d’écrire une phrase sans avoir recours à la néographie. Effet clanique ? Support cyber ? Modernité ?

Ces forumeurs veulent montrer aux publicitaires de téléphonie mobile, « que le langage sms dans leur pub et bien ça ne plait pas à tout le monde. » Vocabulaire spécialisé ? Forte émotivité face à l’écran ?

Ceux qui répriment le plus les mauvais usages orthographiques sont ceux qui font plus d’une faute à l’écrit. Sentiment d’infériorité orthographique? Forte volition du contrôle de la graphie des autres ? Idéalisation aveugle de sa graphie ? On se demande quel lien fort unit le fait de ne pas savoir son orthographe au fait d’être contre les néographies et la réforme orthographique. Peur d’être sur un marécage ? Du fait que les néographies soient une nouvelle routine à transposer sur les routines qu’on n’a pas acquises ?

Comme nous le montre les fautes involontaires des antinéographes, la langue écrite est ambiguë et nécessite beaucoup de routine et de patience pour être acquise :

-ce qui n’était qu’une page… s’est retrouvé connu

-ce qui n’était que trois pages… s’est retrouvé connu

La pronominalisation en « ce » est une difficulté de la langue écrite car le « ce » ne renvoie pas à l’objet auquel il se rapporte dans la pensée i.e. « une page » mais à la phrase relative contenant « une page », c’est pour cela que « ce » est masculin singulier et que l’accord nie en quelque sorte l’objet auquel il se rapporte.

La portée de l’article « des » si on ne l’accorde que avec le mot qui le suit sans anticiper à l’avance où finit le syntagme qu’il détermine est également compliquée.

* des éléments graphique en rapport avec…

Mais est-ce que ces erreurs d’accord ne manifesteraient pas plutôt une méconnaissance des mutogrammes, parce que le pluriel et le féminin ne s’entendent pas toujours en français, d’où peut-être que la peur des antinéographes viendrait éventuellement du fait qu’ils écrivent en tâtonnant sur leur parler, leur pensée plutôt que de reconnaître que la langue écrite peut être vue comme un code en elle-même et pour elle-même :

*Sur les images si elles sont assez grande, il faudrait qu'elle porte la mention…

Mais oui, les antinéographes ont peur de leur propre langage, ont peur de déraper, et ils sortent de leur ligne inconsciemment. On oublie ses « ne » de négation, on essaye de mettre ses lecteurs à l’aise en faisant des phrases courtes interactives et en ponctuant 90% de ses messages avec des smileys, on fait des troncations abominables en début de mot (*tite=petite, *toshop=photoshop) et même en début de phrase (*Te ferai…), on ose mettre deux points d’interrogation et des lol. Quel est donc ce langage qui sert à mettre à l’aise les gens sur un forum ?

 

 

 

 

III- La perspective phonématique de Aurélia Dejond dans l'ouvrage "La cyberl@ngue française"

 

a) Dejond A, 2002, La cyberl@ngue française, Révolution ou évolution ?, p.15-40, La Renaissance

 

Le cyberlangage montre que la langue écrite a évolué due à des besoins sociaux et langagiers nouveaux. Le cyberlangage en lui-même "vit, bouge et se transforme au gré de l'imagination des internautes" afin de mieux pouvoir compléter la langue Française dans ce que l'écrit Académique ne comporte pas, un style plus proche de l'oral, plus spontané, plus familier, plus émotif, plus proche du principe de l'immédiateté du récit et reflétant les imperfections de l'oral plûtot que celles de l'écrit. Au niveau de la langue, la grammaire, la syntaxe, l'orthographe sont simplifiées et les fautes d'orthographe sont dédramatisées et restandardisées.

Cette langue réinventée existait déjà dans Zazie dans le métro de Queneau, elle a recours à l'écrasement des mots surtout sur le plan phonétique où les majuscules sont à prononcer phonétiquement (LS tomB), le rébus avec son parallélisme total avec l'oral (B4), les sigles (ASV) comme Senatus Populusque Romanus (SPQR) des Romains, la troncation qui opte souvent pour l'apocope comme dans le passé: ciné(ma) jouant sur le fait que certaines lettres contiennent des éléments porteurs d'information redondants comme les voyelles, et les finales de mots, la redondance est également évitée sur le plan syntaxique avec le style télégramme ou petite annonce des messages qui suppriment les mots-outils plûtot que les mots-pleins, les soudures (je taime), le transfert de classe (c'est limite), les anglicismes (on s'e-mail?), la simplification des rapports syntaxiques, l'extension graphique (ouiiiii) pour connoter l'euphorie, l'absence de majuscules et la ponctuation minimaliste pour aller plus vite, le macaronisme de langues qui existait déjà en poésie, l'oralité dans l'écrit (c cool!), l'esprit clanique des ados avec une langue ayant pour but d'exclure les autres pour souder le groupe, l'emprunt à divers jargons dont le verlan, le rap et les anglicismes.

Cet écrit instantané dédramatise par son aspect ludique la timidité, surtout en ce qui concerne les adolescents, on ose se rappeler, on ose écrire ce que l'on serait incapable de dire, et quand on lit, on dirait que les mots choquent moins que à l'oral. Dans la sphère privée, à l'emploi comme chez soi, cette sensation de pouvoir discuter en toute liberté en donnant l'impression de travailler permet de transgresser les interdits. De plus le cyberlangage unit les familles car il est moins coûteux que le téléphone, et dans le cadre professionnel il permet de sauver les réunions d'affaires et d'accélérer la transcription des interviews journalistiques.

 

b) Dejond A, 2002, La cyberl@ngue française, L’apogée de la phonétique, p.59-73, La Renaissance

Le cyberlangage rend la langue écrite accessible à ceux qui devant une feuille de papier sont paralysés à l’idée de ne pas savoir s’exprimer correctement et de ne pas réussir à bien pouvoir orthographier ses mots. Cependant ce ne serait pas le support mais l’envie de communiquer qui leur donnerait du courage. De plus sur le net l’écrit Académique conventionnel est beaucoup moins privilégié que le contenu et encore moins que le sens. On a compris que les signes graphiques étaient des unités porteuses de sens, et l’orthographe, si elle ne controverse pas le sens, n’a pas besoin d’attendre une meilleure réforme orthographique pour pouvoir être écrite en fonction de la façon dont on parle.

Internet est un excellent support pour écrire une langue parlée, vécue quotidiennement par un grand nombre. On a tendance à écrire comme on parle et on privilégie la forme orale par rapport à la forme écrite. « La langue, pour être comprise, ne permet aucun écart de prononciation, qui suffirait à lui seul à altérer, voir à modifier le sens de chaque mot.», ainsi écrire «Kesktudis ?» ne nuit pas à la compréhension de «Qu’est-ce que tu dis ?» et favorise le rapprochement et l’intercompréhension.

Alors les internautes font l’hypothèse que d’abord on pense, puis on parle et enfin on écrit.

Les rectifications officielles de la langue française ne sont pas seulement appliquées mais aussi étendues à tous les mots sans exception de telle sorte que l'on transgresse l'orthographe en vue de la compréhension, si la lettre "e" a été remplacée par la lettre "é" dans quelques mots ex: asséner, en cyberlangage tout les "é" qui ne s'écrivent pas comme ils se prononcent sont remplacés ex: placébo.

Au lieu de ne supprimer que quelques accents circonflexes (il parait), tous les accents peuvent être balayés (sure) et l'apostrophe est remplacée par la soudure (quil). La réforme partielle leur parait tellement illogique pour les mots-composés (couvrepied vs couvre-lit) que même les expressions courantes sont soudées (cestadire). Le participe passé tellement redouté à l'école est dédramatisé par la phonétique (Elle m'a laiC tomB /J'ai déjà manG).

Non seulement le cyberlangage ne craint pas d'abandonner le culte perfectionniste de la forme du langage écrit, mais aussi à travers l'anonymat, il rend plus libre dans le fond et moins soumis aux codes sociaux et moraux, aux préjugés et aux jugements de valeurs qui auraient empêchés les chatteurs de se rencontrer dans le monde réel.

Internet fait souvent penser à un espace publique où l'on peut débattre de tous les sujets, à l'agora grecque du IIIème millénaire. Mais l'euphorie de la nouveauté a permis les technophobes de dénoncer le côté inaccessible du cyberlangage, standardisant et homogénéisant la cyberpensée, dictatoriel, diffamatoire et non fiable des informations inaccessibles en un seul clic, présentées en surnombre parce que la parole n'y est pas assez contrôlée et que trop de liberté tue la liberté. Mais ceux-là n'ont pas saisi que le phénomène internet n'a rien de nouveau, puisque dans le siècle dernier, le point de départ des grands amours et des grandes amitiés était l'écrit, qui est désormais accessible à tous.

 

IV- Analyse des néographies sur le chat de IRC annoté avec MySQL, 2005, #jeux.fr, http://www.irc.jeux.fr/

 

a) Les topogrammes et l'arbitraire du signe

 

Un texte qui comporte plus de 40% de néographies va-t-il vers un nouvel état de langue ou crée-t-il un nouvel état de langue? On remarque que un tiers (14/40) sont des topogrammes donc ils ne peuvent que être définis par rapport à la chaîne écrite. J'ai compté parmi les topogrammes: les smileys (^^,10), les sigles (Mdrrr,2), les onomatopées (bouh,2), les étirements graphiques (powaaaaa,1), les démultiplications de signes de ponctuation (!!!!!!!!!!!,1), les didascalies métadiscursives hors contexte (Re,2) et les didascalies externes typographiques (ARRACH2,1).

En tête de liste nous avons les smileys et les sigles qui partagent des propriétés communes.

l.78 Bibi> BOSS tu le ban cette fois ci ? :D

l.90 matlatecnik> prochain ca sent le kill ^^

l.92 Bibi> Depuis hier il nous saoul avec son salon lol

Lorsqu'ils sont en fin de phrase, leur emploi se rapproche de l'usage des signes de ponctuation: ils marquent une pause et orientent le sens de la phrase rétroactivement. On remarque que les points d'interrogation sont la forme de ponctuation la plus présente et qu'il y a 6 de points d'interrogation combinés avec des smileys contre 2 sans smileys. Sinon la ponctuation est globalement omise. On peut également très fréquemment trouver des smileys, des sigles et des signes de ponctuation seuls:

l.35 daws|HL2> ?

Et là ils recoupent la fonction des onomatopées qui remplissent la conversation en réifiant l'état d'âme des interlocuteurs vis à vis de la situation:

l.84 Candice> ^^

l.85 Candice> wow

l.86 Candice> il exécute vite

l.87 Candice> ^^

l.88 Bibi> :)

En fin de liste nous avons les majuscules qui correspondent à des mots criés et les onomatopées qui nous font penser à des morceaux de mots balbutiés et finalement non-dits.

l.78 Bibi> BOSS tu le ban cette fois ci ? :D

l.79 GreenDayGirl> béh tant pis pour toi

l.80 Candice> OUi un ban !

Mais les onomatopées sont plus que cela. En effet contrairement aux smileys (^^) et aux sigles (lol), elles se placent généralement en début de phrase et non pas en fin de phrase. Cette position initiale de ratage et de bégaiement en début de phrase leur donne un statut plus proche du mot que de la ponctuation car elles peuvent avaler du texte et elles n'ont pas cette fonction délimitative qu'ont les smileys et les sigles pour guider la lecture:

l2. EvaOqP> Bah m'en fous à vrai dire... j'ai honte pour l'autre en fait :)

Et elles ont un contenu sonore en tant que transcription littérale de l'ébruitage qui accompagne le code oral lorsque la pensée n'est pas travaillée, prête à sortir. Nous avons donc des marqueurs de bégaiement qui commencent par une consonne [b] et qui aspirent la partie non préparée de la phrase en lui omettant son sujet par exemple, (bah, béh), les marqueurs de réponse sous-entendue qui affirment, nient ou s'excusent, (oué, nanan, oups), les marqueurs d'exclamation qui marquent la surprise ou la joie, (mouarf, wow), les marqueurs de pensée en cours qui montrent de l'hésitation ou un repli sur soi-même et qui commencent par un [h] aspiré (heu, humm), et finalement les marqueurs de capture d'attention (bouh, burp):

l.9 daws|HL2> bouh

l.28 daws|HL2> JoKeR bouh ^^

l.30 JoKeR> burp

On pourrait aussi rajouter les onomatopées marqueurs de rires qui ne sont pas présentes dans ce texte car elles ont été remplacées par des sigles (lol, Mdrrr). Or nous avons un sérieux problème au sujet du rapport entre la quantité de smileys et la quantité d'onomatopées dans la communication électronique. Pour la presse écrite, ce sont les onomatopées qui ont un vécu pour accompagner les dialogues dans les romans et surtout dans les bandes dessinées et non pas les smileys. Les smileys ont vu le jour dans internet, à moins que je ne me trompe, uniquement dans internet. Peut-être que la tête qui sourit avait un petit vécu dans la politique du sourire ou dans l'aspect des trous des boîtes de fromage en poudre. Mais je n'en ai jamais vu ailleurs. Et l'on pourrait, et l'on devrait s'attendre à ce que le moyen le plus connu de transcrire les émotions, les onomatopées, soit le plus utilisé. Mais il n'en est rien. Certes les onomatopées offrent l'avantage de respecter des conventions de transcription de sensations connues de tous ou facilement reconnaissables et de ne pas être immuables dans la forme de sorte que l'extension graphique ou que le paradigme sonore reste interprétable tout en pouvant prendre l'ampleur nécessaire pour qualifier la situation. Mais dans la communication électronique elles ont été léguées à l'état expérimental de rapprochement social propre à la littérature livresque et non pas vraiment à l'interaction directe.

Au niveau du signe il y a une petite différence entre les onomatopées et les smileys ou les sigles, les premières sont phonographiques alors que les seconds sont idéographiques car ils ne comportent pas d'image acoustique, mais cela ne suffit pas à croire que l'on ait préféré dire "lol"ou "mdrrr" à "hihihi". C'est comme si le signe avait été arbitraire depuis toujours.

Ce problème non seulement explicite le fait que "Le lien unissant le signifiant au signifié est arbitraire" p.100 (C.L.G.) mais aussi résout le problème des onomatopées qui sont marginalisées et malinterprétées par Saussure puisque l'unique chose qu'il trouve à dire c'est qu'elles sont peu nombreuses et varient de forme d'une langue à l'autre ("aïe" fr, "au" all) mais son argumentation n'est pas convaincante. Il aurait fallu qu'il puisse se demander pourquoi les internautes ont préféré d'adopter comme convention pour le rire (Rire= Concept) des sigles (lol, mdrrr) plûtot que des onomatopées (hihihi, hahaha) ou soit une image graphique plûtot qu'une image acoustique au niveau du signifiant?

La réponse est évidemment que, si l'on liste et oppose le fonctionnement des onomatopées à celui des sigles et des smileys, on se rend compte que ces 3 signes quoiqu'il en soit de leur rapport mimétique avec leur référent, demeurent des signes linguistiques, aussi linguistiques que "arbor" ou "equos", parce que leur signifiant "est immotivé, c'est à dire arbitraire par rapport au signifié, avec lequel il n'a aucune attache naturelle dans la réalité." p.101.

Donc le choix du signe étant extérieur à l'individu, il vient de la masse parlante, qui quelque fois tend à oublier son origine référentielle bien que récente. Beaucoup d'internautes hésitent si lol veut dire "lots of laugh" ou "laughing out loud" mais tous savent comment on l'emploi. Et l'on peut assurément dire que "C'est parce que le signe est arbitraire qu'il ne connaît d'autre loi que celle de la tradition, et c'est parce qu'il se fonde sur la tradition qu'il peut être arbitraire".

 

b) Les changements phonographiques et morphographiques que subit la langue française

 

L'écriture électronique est avant tout phonétisante (18 occurrences) avec éventuellement des abréviations (16 occurrences), des internautes qui essayent de se dire quelque chose en anglais (daws|HL2, JoKeR) et quelques expressions intégrées au discours en anglais (my god, wow, klr, lol), une tendance à l'absence de signes diacritiques (5 occurrences), une tendance à la logogrammie (5 occurrences), et très peu d'emprunts (1 occurrence).

Les nouveaux concepts sont surtout au niveau du discours, on se parle avec un langage relâché entre inconnus (Bibi, Cleopatre), les échanges d'opinion sont immédiats et on ne commente pas l'orthographe de l'autre. Au niveau du signifié nous avons l'usage massif de topogrammes ayant pour but d'améliorer la convivialité sous forme de didascalies externes interactives, et au niveau du discours, la mise en valeur du contenu du message sur la qualité de son écriture ce qui est le propre de l'oral extrascolaire où tout le monde fait inconsciemment quotidiennement des phrases pour ne discuter de rien d'institutionnalisé mais pour mettre en valeur l'échange, la communication. Ce qui n'était pas jusqu'à ce jour le propre de l'écrit lors d'échanges publics entre inconnus.

Alors qu'en langue généralement le concept change puis le mot, par exemple le verbe noyer vient du latin classique "necāre" qui veut dire tuer, l'évolution observée est contraire à la logique du classement étymologique, et c'est le signifiant qui change de forme graphique sans changer de sens au niveau du mot à mot. On ne sait pas si le sens lexical des néographies ainsi créées changera dans quelques décennies, mais on sait que le sens discursif de tous les mots du cyberlangage a changé. Car même si l'on traduisait le dialogue, quelqu'un qui n'utilise pas la communication électronique serait choqué par le style désinhibé et égocentrique du scripteur parce qu'il n'est pas familier avec cette nouvelle routine scripturale où de plus en plus les attributs langagiers de la rencontre in vivo ou de la rencontre épistolaire sont négligés.

Au niveau phonétique, les scripteurs semblent être sensibles au fonctionnement du code oral, car ils repèrent les e muets de façon inconsciente, en les omettant (jte) ou en changeant leur timbre de couleur (affaireu), ils découpent la séquence écrite sans tenir compte des frontières de mots à l'écrit en faisant des enchaînements en début de mot (il me -> i lme, vous êtes -> zete) et vont jusqu'à supprimer des voyelles du mot antécédent (si tu -> s'tu, tu arrêtes -> tarrète) comme si celles-ci avaient une valeur informative redondante, ils mettent en avant une graphie plus proche du phonétisme des mots sans qu'on leur ait un jour appris l'Alphabet Phonétique International ([a:] -> aa, [fεr] -> fer, [sa] -> sa), ils réduisent la chaîne sonore aux éléments ayant le plus de valeur informative ([keskil#i] -> kéki), ils utilisent des squelettes consonantiques ([kilεr] -> klr), ils adoptent le principe de similitude en écrivant tous les [k] et tous les [s], "k" et "s" (ex: kéki, kon, kil, sa, Sa), et par rapport à l'écrit standard ils font des soudures (qu'on -> kon, qu'il -> kil).

Au niveau morphologique, on observe des disparitions de marques redondantes de personne (vous êtes -> zete, à qui que l'on doit demander -> à qui kon doit demander), une simplification des marques morphologiques afin qu'un seul mot suffise à désigner l'infinitif futur (va+faire -> faire) et le présentatif présent (c+est -> c), et aussi une simplification de la représentation morphologique des mots par des signes-mots ou logogrammes où une seule lettre qui se prononce comme elle s'écrit représente son signifiant et par extension son signe, chaque lettre étant à la fois un phonogramme en tant que plus petite unité sonore distinctive de sens à l'écrit et un morphogramme en tant que plus petite unité de sens à l'écrit (c'est = c, il = i).

Finalement la simplification morphologique a surtout recours à l'abréviation, procédé repris à la prise de notes de l'écrit académique et parfois sensible à la flexion (majuscule -> maj, majuscules -> majs), ce qui a pour but de gagner du temps à l'écrit et qui témoigne d'une attention plus concentrée sur ce qui se passe dans le discours que sur son écrit, mais cet écrit n'est pas pour soi, il est partagé et utilisé en dialogue, ce qui est assez nouveau. Certaines abréviations sont lexicalisées (minutes -> min, secondes -> s, portable computer -> pc), d'autres sont connues de tous (ban, tjrs, sado), d'autres nécessitent une observation régulière ou une traduction (majs, slt, tlm) avant d'être reconnaissables.

 

 

Conclusion

 

Bien que parfois on appelle aussi les sigles MDR et LOL de acronymes pour sous-entendre qu'on les prononce comme on les lit, ils demeurent des propriétés du code graphique et c'est en cela que je ne considère pas que leurs images acoustiques soient plus représentatives du signe que leurs graphies, il ne faut jamais prendre une définition littéraire au pied de la lettre, en partant du principe que c'est vrai parce que c'est écrit et que l'explication du problème est contenue dans le classement sémantique du mot. Ces signes sont utilisés uniquement à l'écrit et non pas à l'oral.

L'écriture instantanée se démarque des autres codes graphiques par des propriétés inhérentes au système qui sont la présence de didascalies externes visibles pour désambiguïser les conditions d'écriture du discours, des écarts délibérés par rapport à l'écriture normative que l'on appelle néographies, et un script propre à la culture cyber. A cause du caractère personnel et variable de cet écrit non conventionnel et pas totalement généralisé, certains craignent un retour à la variation graphique comme au Moyen-Âge, surtout parce qu'ils comprennent que l'orthographe française est difficile à acquérir et possède trop de lettres qui ne s'écrivent pas comme elles se prononcent. Mais le but de la communication étant de mieux se comprendre, les cybertchatcheurs ont décidé de réformer massivement l'écrit d'après leur intuition orale sans exceptions à la règle. L'oral change plus vite que l'écrit, ce qui augmente les probabilités d'erreurs à l'écrit et la quantité de travail à fournir pour l'acquérir, et au fil de ses tentatives de réussite orthographique, la masse parlante a presque inconsciemment compris comment fonctionnait la langue d'un point de vue linguistique. Elle s'est saisi des règles en vue de sa compréhension et a commencé à faire des transcriptions phonologiques plus pertinentes et du découpage phonétique de la langue parlée, en changeant des graphies en leur phonogramme le plus simple et en effectuant des enchaînements à l'écrit. Enfin pour améliorer la spontanéité de l'échange, elle a adopté un style plus proche de la prise de notes à condition que la vitesse ne nuise pas l'intercompréhension, d'où ces ruptures avec l'écrit académique doivent être massivement reprises par tous afin de pouvoir exister.

 

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

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